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COLLOQUE SUR LA PROTECTION DES BIENS CULTURELS AFRICAINS Paris - République française / Sénat : 28 mars 2003

Ce colloque organisé par M. Jacques LEGENDRE, sénateur, président de la sous-commission du patrimoine culturel et par la Délégation française à l'Assemblée parlementaire du conseil de l'Europe, a été ouvert par un message de M. Jacques CHIRAC, Président de la République et par une allocution du Président Abdou DIOUF.
Il a rassemblé au Sénat, conservateurs, collectionneurs, représentants des services de douanes et de police européens avec des spécialistes africains, notamment de l'Université Senghor d'Alexandrie et de l'Ecole du patrimoine africain de Porto Novo.

LA PROTECTION DES BIENS CULTURELS AFRICAINS
"La situation actuelle et les problèmes principaux"

Contribution de M. Mahamoudou OUEDRAOGO,
Ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme du Burkina Faso

M. Mahamoudou Ouédraogo transmet au Président Diouf l'admiration du Président Compaoré pour sa personne et son action à la tête de l' O.I.F., et remercie M. le sénateur Legendre de lui donner l'occasion de débattre de la protection du patrimoine africain.

" Les sociétés anciennes ont toujours conçu des objets chargés de symboliques. Dans celles qui sont restées proches de leurs traditions, en Afrique, en Amérique ou en Océanie, l'objet, jusqu'à récemment, n'avait pas de valeur monétaire; il représentait une force, une puissance capable d'influer sur le destin de l'individu ou de la communauté. En Occident, l'esthétique et la qualité artistique l'ont progressivement emporté sur la sacralité. Avec les progrès de la navigation, dès le XVème siècle, les Européens partent à la découverte du monde et reviennent des continents visités avec nombre toujours plus important d'oeuvres d'art, étant entendu que les oeuvres d'art ont de tout temps voyagé du fait des pillages consécutifs aux guerres et des échanges de présents.

L'arrivée des Européens provoque un choc des civilisations et des conceptions artistiques. En Afrique, en Amérique ou en Asie, l'oeuvre d'art a d'abord une fonction spirituelle et religieuse; sacrée, elle n'est la propriété de personne et ne peut être vendue. Avec le pillage systématique, les peuples de ces continents sont dépossédés d'objets rituels et cultuels importants. Le pillage v s'intensifier pendant la période coloniale, pour combler le désir d'exotisme des populations européennes. Militaires, fonctionnaires de l'administration coloniale, civils, chercheurs, forts de leur pouvoir et de leurs privilèges, s'en donnent à coeur joie. Les objets arrachés de force aux communautés autochtones sont désacralisées, parce que soustraits à leur contexte originel; beaucoup arrivent en Europe sans information sur leur origine, leur fonction ou leur créateur.

Se constituent rapidement hors d'Afrique d'importantes collections d'oeuvres d'art de toutes tailles et de tous usages au profit de particuliers, dont elles font la fortune, ou de muées spécialisés dans les arts dit "nègres" ou "premiers" - Musée de l'Homme à Paris, British Muséum à Londres ou Musée royal de Tervuren en Belgique. L'indépendance de la plupart des Etats africains, dans les années 1960, n'a pas mis fin au traffic illicite; celui-ci s'est au contraire développé, grâce aux profits qui en sont tirés vers de nouveaux débouchés.

Les complices africains, conscients ou inconscients, du traffic appartiennent à tous les milieux. Les acteurs professionnels sont ces "anticaires" sans foi ni loi qui, installés dans les grands centres urbains, sillonnent les villages à la recherche d'oeuvres dont commandes leur ont été passées. Ils s'appuient sur des relais locaux, le plsu souvent des jeunes désoeuvrés appartenant aux familles dépositaires ou gardiennes desobjets sacrés, qu'il corrompent pour peu d'argent. Plus grave, on compte parmi les participants au traffic des fonctionnaires muséaux qu'appâtent le gain et sa facilité.

Il faut compter aussi avec les acteurs informels, tous ceux qui contribuent de façon occasionnelle au traffic: membres des familles dépositaires des objets ou individus et personnalités qui offrent des pièces patrimoniales à des amis ou homologues étrangers.

Les acteurs non Africains du traffic sont d'abord des collectionneurs et des musées privés qui passent commande sur le terrain et ne sont arrêtés par aucune considération morale; il faut aussi noter la présence d'aventuriers devenus archéologues de circonstance, qui fouillent les sites africains avant d'exporter leurs découvertes au mépris des législations nationales - certes imparfaites - et internationales.

Les oeuvres d'art authentiques, anciennes et/ou sacrées, sont les plus prisées par les trafiquants; il s'agit de masques rituels, de statuettes ou figurines cultuelles, de sculptures, d'attributs traditionnels du pouvoir.

Trois célèbres cas de vol ont été signalés au Burkina Faso ces dernières années: la statuette de la fécondité des Kurumba Mamio, retrouvée finalement en Allemagne après un passage au Pays-Bas, dont une fête de quatre jours entiers a célébré la restitution ; le masque Pog-Néré de Tigundamba, retrouvé lui aussi, grâce à Interpol; et le masque-papillon Bobo, toujours porté disparu. Le problème le plus grave aujourd'hui, est celui des fouilles clandestines dont sont victimes de nombreuses ethnies. De véritables réseaux de pillage se sont organisés avec la complicité de certaines populations autochtones.

Un bien culturel volé est une âme perdue. Il importe de mettre en place des stratégies pour lutter contre un traffic aux conséquences morales et sociales dévastatrices. L'UNESCO, l'ICCROM, l'ICIM, des ONG de nombreuses conférences internationales ont déja tiré la sonnette d''alarme et fait des recommandations. Il importe d'améliorer la législation et de renforcer les capacités des administrations chargées de la faire respecter; promouvoir une meilleure collaboration avec Interpol; élaborer des politiques d'information; d'éducation et de recherche afin de sensibiliser les populations et les décideurs à l'importance du patrimoine culturel; inventorier, documenter et gérer avec rigueur le patrimoine culturel; renforcer enfin le contrôle de la circulation des biens culturels.

Le Burkina Faso a ratifié les trois principaux instruments internationaux de lutte contre le traffic des biens culturels: les Conventions de La Haye, de l'UNESCO, et Unidroit. Mais les règles internationales doivent être appliquées plus strictement pour produire leur plein effet. Il est nécessaire que l'Union européenne, le Conseil de l'Europe et toutes les organisations supranationales se mettent de la partie. La culture est le substrat du développement; sans elle, le monde va vers une globalisation déshumanisée."

* Le Livre blanc sur la culture. - Mahamoudou OUEDRAOGO. - Ouagadougou : Imprimerie spéciale, 2002
* Internet et le Burkina : utopies et réalités - Mahamoudou OUEDRAOGO. -Paris : Harmattan, 2001