Copyright © MCAT
tous droits réservés


PRESERVER L'ÂME AFRICAINE
in "Le Culturel" - Magazine bimestriel de l'Afrique et de l'Union européenne - aout/septembre 2005

"Il faut procéder à un travail d'éducation et de formation pour permettre aux Africains d'aller vers les autres, de donner et de s'enrichir sans se dénaturer"

Certains évènement historiques majeurs du continent ont amené les peuples africains et leurs dirigeants à prendre conscience de l’importance du fait culturel dans l’affirmation de leur identité : la traite négrière, la colonisation, la lutte pour les indépendances.

Ces contextes de luttes émancipatrices ne pouvaient que favoriser une forte définition culturelle identitaire à opposer à la culture occidentale déjà hégémonique avec sa vision condescendante des cultures africaines ;

Cette réaction africaine, purement identitaire n’a pas engendré une confrontation culturelle, mieux, elle a eu des incidences sur l’art occidental qui s’est enrichi d’apports africains, citons le blues et le jazz, l’influence de la statuaire africaine sur la peinture abstraite du début du XXe siècle, le mouvement de la négritude en littérature.

Après les indépendances, cette aspiration légitime des peuples africains à vivre leurs cultures sera relayée et encouragée par les Nations Unies, en particulier par l’UNESCO qui prônera l’importance et l’égalité de toutes les cultures du monde avec la nécessité et la liberté de les sauvegarder, de les promouvoir et de développer, en matière de culture, une coopération internationale. Les Etats africains, à travers les luttes d’indépendances, la Charte de l’OUA, le manifeste culturel panafricain d’Alger de 1969 et la Charte culturelle de l’Afrique, affirment leur adhésion à cette vision et entreprennent de valoriser, sauvegarder et promouvoir leurs propres cultures perçues comme l’âme et l’identité de tout peuple. Depuis, les Etats africains ont toujours eu à cœur d’affirmer leur culture. Cette entreprise a toujours été menée selon la vision, les aspirations et les capacités financières de chaque Etat.

L’action de promotion de la culture en Afrique se traduit par le développement d’infrastructures culturelles, la mise en place de structures de formation, la création d’un environnement favorable au financement du secteur et l’implantation d’industries comme celles du livre, du cinéma, des arts du spectacle et de la discographie… Une coopération interafricaine et internationale a été promue dans le but de permettre la circulation des créateurs et leurs œuvres. Les questions relatives à la protection des auteurs et des œuvres de l’esprit et des langues nationales ont toujours été au centre des préoccupations de tous les pays africains.

Nous pouvons aussi mentionner les festivals, les manifestations culturelles touchant à la littérature, aux arts plastiques, au cinéma qui rassemblent, sur le sol africain, artistes et hommes de culture africains qui fraternisent avec leurs confrères et les populations locales. Autant d’actions qui montrent que l’Afrique, à sa manière et dans la limite de ses possibilités, prend en compte la culture comme un facteur de développement et comme élément d’identité et d’unité nationale.

Ce rappel historique sur la prise de conscience du fait culturel africain étant fait, nous ne pouvons que constater que le discours et la critique sur les cultures et les arts africains sont dominés par les médias du Nord qui, évidemment, ne peuvent éviter une lecture plus ou moins ethnocentrique. Cette situation est certainement liée à la situation économique et sociale de la plupart des Etats africains. La presse africaine est relativement récente et ses priorités ne se portent pas sur les arts et la culture.

Comme le soulignait le critique d’art, Stéphane Eliard, auteur d’un ouvrage sur l’art contemporain burkinabé « il n’existe pas de structures, (presse ou université, par exemple) productrices de discours critiques et théoriques », et il existe un réel problème de légitimation et de jugement sur les cultures africaines. Constatons avec lui que « ce déficit textuel est une des causes principales de l’enclavement culturel ». Cependant la situation n’est pas aussi désespérée qu’on pourrait le croire. L’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) dans un monde devenu un village planétaire devrait permettre rapidement aux Africains de maîtriser leur communication internationale.

« Nul ne peut vivre refermé sur lui-même. La culture est vivante et évolue dans le temps et l’espace ».

Mon Département a ouvert un site Internet qui héberge des expositions artistiques virtuelles et propose des textes critiques d’universitaires et chercheurs Burkinabé. Dans ce domaine aussi, nous sommes encore en retard, mais, fort heureusement, les mécanismes de la coopération internationale nous aident à réduire cette fracture numérique.

Certes, la communication est encore dominée par les médias du Nord, mais il faut relever l’évolution de leurs discours, aujourd’hui plus conforme à la déontologie. Les questions politiques ou humanitaires, aussi difficile soient-elles, sont abordées avec le souci d’information plus juste, plus objective. Ces médias du Nord, largement diffusés en Afrique, nous inondent des productions occidentales, qui ne sont pas toujours les meilleures. Certains de ces produits audiovisuels sont en contradiction avec notre vision du monde, entraînant parfois une acculturation et une extraversion de la jeunesse, mais nous entrons là dans le vaste débat actuel sur la diversité culturelle.

Il faut cependant reconnaître que nul ne peut vivre refermé sur lui-même. La culture est vivante, elle évolue dans le temps et l’espace. Les règles actuelles du commerce international ne s’encombrent pas de frontières. A nous d’identifier ce qui est bon pour nous afin d’opérer les synthèses les plus bénéfiques qui préserveront l’âme africaine en chacun de nous. Il nous faut pour cela mener un travail éducatif de sensibilisation et de formation des populations, de la jeunesse en particulier afin d’inculquer les valeurs culturelles africaines essentielles. Il nous faut permettre aux Africains d’aujourd’hui d’aller vers les autres, de donner et de s’enrichir sans se dénaturer.